La menace douce

Le crème de la page me regarde depuis des mois. Que veut-il ?
La lecture est partie en vacances, l'écriture l'a suivie. Voici quelques années, les phrases se bousculaient. Aujourd'hui, elles serpentent sous terre, lombrics, taupes et vouivres démembrées. Les fragments ont dépassé la putréfaction. Fossiles, quasi-poussière, ils ont gardé leur capacité de murmure. Chaque nuit, chaque jour, ils chantent leur cantilène improvisée, assourdie, voix des vacanciers quand j'ai la tête sous l'eau dans le Bassin d'Arcachon. Je les entends. Ils ont toujours à dire, et je regrette de n'y rien comprendre.

Ils tentent d'émerger. Leur effort me touche. Je pense à l'éclosion prochaine, je les prendrai par brassées, comme les livres de poche qu'on n'a jamais fini d'entasser. À l'air libre, je ne les comprendrai pas davantage. J'ai désappris leur langue. Un mot sera parfois déchiffré, trop mal pour construire le sens de l'ensemble. J'ai oublié ma propre langue, l'ai remplacée par celle qu'on ma vendue, placée comme une encyclopédie ou une assurance, au porte à porte, au flan, à l’esbroufe. Je la déteste, mais je la parle. Elle me permet de donner le change dans cette kermesse sans musique.

L'œil intérieur est menacé. Il voit dans les brouillards et les nuits, dessine et redessine en permanence les contours du monde, distingue un chant dans un vacarme, un visage dans la cohue. La menace est douce, anonyme. Lente, elle joue pendant des années, sûre d'elle-même comme la vague au pied de la falaise
calcaire. Amusés par les découpes de la roche, aveuglés par leur blancheur, les spectateurs s'immobilisent. Ils oublient qu'un mouvement est possible.
Mais le voici.
Aujourd'hui, place de la Forêt à Andernos, j'écris cette page.

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René et Paulette